Alors que la Coupe d’Afrique des Nations mobilise l’attention médiatique internationale au Maroc, le regard porté sur le continent africain dépasse largement le cadre sportif. Depuis plusieurs saisons déjà, la mode africaine s’affirme comme un territoire créatif majeur, structuré, innovant et profondément politique. Du Maroc au Sénégal, du Nigeria à l’Afrique du Sud, une nouvelle génération de créateurs impose ses récits, valorise ses savoir-faire et redessine les contours d’une scène longtemps marginalisée, aujourd’hui essentielle.
Iamisigo : l’artisanat comme acte politique
Fondé à Lagos par Bubu Ogisi, Iamisigo s’impose comme l’un des labels les plus engagés du continent. À la croisée du vêtement, de l’art et du militantisme, la marque interroge les héritages post-coloniaux à travers des techniques artisanales africaines ancestrales, souvent menacées de disparition.


Le travail de Bubu Ogisi s’inscrit aussi dans une démarche écologique exigeante : réemploi de fibres, matières recyclées, transparence totale sur les processus de fabrication. Cette approche lui a valu, en 2024, le Zalando Visionary Award, accompagné d’un programme de mentorat et d’une dotation financière conséquente. Sa collection Printemps-Été 2026, Dual Mandate, résume cette double ambition : création radicale et responsabilité structurelle.
Lateforworkwear : déconstruire le vestiaire, déconstruire les normes
Derrière Lateforworkwear se trouve Youssef Drissi, créateur marocain formé à Casa Moda à Casablanca. Son label revisite le workwear à travers une esthétique délibérément décalée, où les vêtements sont démontés, recomposés et libérés des assignations de genre.



L’upcycling constitue le socle de sa démarche, autant créative que politique. Cette posture lui a valu une reconnaissance rapide, notamment avec le prix du prêt-à-porter lors de Fashion Trust Arabia. Pour la saison SS26, Lateforworkwear a présenté sa collection au salon Tranoï, pendant la Fashion Week de Paris, confirmant son ancrage sur la scène internationale.
Maison Kébé : ralentir comme positionnement créatif
Fondée par le Sénégalais Cheikh Kébé, Maison Kébé revendique une identité afro-diasporique forte. Diplômé de l’ENSA Marseille, le créateur s’oppose frontalement aux logiques de production accélérées, préférant une mode artisanale, locale et durable.



Récompensé par le Prix Fashion Enthusiasm lors du concours MMM de Maison Mode Méditerranée, Cheikh Kébé résume sa philosophie par une formule devenue manifeste : « On ne disparaît pas, on coud ». Une mode lente, pensée comme un acte de résistance et de transmission.
Thebe Magugu : transformer la mémoire en récit vestimentaire
Créateur sud-africain majeur, Thebe Magugu développe depuis plus d’une décennie ce qu’il décrit comme une « Afro-Encyclopaedic fashion ». Lauréat du LVMH Prize en 2019, il a vu plusieurs de ses pièces intégrer les collections permanentes du Metropolitan Museum of Art Costume Institute à New York.



Habillant aussi bien Lauryn Hill que Tyla, Thebe Magugu puise dans les objets du quotidien pour nourrir ses collections. Il transforme par exemple le motif d’une couverture traditionnelle en mohair — la tjale — en vêtements de soie, faisant du textile un vecteur de mémoire intime et collective.
Tia Adeola : entre Lagos, New York et nostalgie Y2K
Lancée en 2016 depuis une chambre étudiante, la marque Tia Adeola évolue aujourd’hui entre Lagos et New York. Rapidement repérée lors des Fashion Weeks, sa fondatrice figure désormais dans le classement Forbes 30 Under 30.



Son univers puise dans l’esthétique des années 2000 : polos cropped colorés, références pop et silhouettes affirmées. Un vestiaire déjà adopté par des artistes internationales comme SZA ou Dua Lipa, confirmant la portée globale de son langage visuel.
Tongoro Studio : le rêve africain comme projet économique
Fondé en 2016 par la Sénégalaise Sarah Diouf, Tongoro Studio dépasse largement le cadre du vêtement. Le label revendique une production intégralement réalisée en Afrique de l’Ouest, avec l’étiquette Made in Africa comme manifeste économique et politique — une position défendue jusque devant les Nations unies.



Récemment, Tongoro a lancé une ligne Couture, confirmant la montée en puissance du projet. Portée par Beyoncé, Alicia Keys ou Burna Boy, la marque s’inspire de la période post-coloniale et privilégie une palette noir et blanc au service d’un style graphique et affirmé.
Loin d’être une tendance passagère, la mode africaine contemporaine s’impose aujourd’hui comme un moteur de l’industrie mondiale. Ces créateurs ne se contentent pas d’exporter une esthétique : ils proposent de nouveaux modèles économiques, redonnent du sens à la production et replacent le vêtement au cœur des récits culturels. À l’heure où la mode cherche à se réinventer, le continent africain apparaît non plus comme une périphérie inspirante, mais comme l’un de ses centres les plus actifs.








