Comme chaque mois de janvier, la Fashion Week masculine ouvre le bal des collections et donne le ton des saisons à venir. À Milan, cette édition 2026 a mis en évidence une tension désormais familière dans l’industrie : celle qui oppose la provocation figée à une réflexion plus responsable sur le vêtement. D’un côté, Dolce & Gabbana, fidèle à ses polémiques récurrentes. De l’autre, Prada, qui interroge le temps, la mémoire et la durabilité. Entre ces deux visions, Milan s’est révélée comme une scène de contrastes, où héritage et responsabilité peinent encore à s’accorder. La disparition de Valentino Garavani, survenue en début de semaine, est venue rappeler en filigrane le poids de l’histoire et l’importance de la transmission dans une industrie en perpétuelle mutation.
Dolce & Gabbana : la provocation comme impasse
Alors que l’inclusivité est devenue un impératif incontournable du discours mode, sa mise en pratique reste, pour certains acteurs, largement théorique. Chez Dolce & Gabbana, cette dissonance semble presque structurelle. Saison après saison, la maison ravive les mêmes controverses, donnant l’impression d’un dialogue rompu avec les enjeux contemporains.
La collection The Portrait of a Man affichait pourtant une ambition explicite : célébrer la pluralité des masculinités. Une intention immédiatement fragilisée par un casting exclusivement composé de mannequins blancs. Une contradiction d’autant plus frappante que le propos revendiquait précisément l’idée d’une infinité de représentations possibles.


La critique ne s’est pas fait attendre. L’observateur de mode Lyas a résumé l’affaire avec une formule devenue virale, évoquant « 50 nuances de blanc » pour décrire les 110 silhouettes présentées. Le malaise s’est amplifié lorsque Bella Hadid a publiquement dénoncé le soutien continu dont bénéficie la maison malgré ces choix répétés. Elle a été rejointe par d’autres figures issues de la mode et de la musique, confirmant un désalignement de plus en plus visible entre la marque et une partie de l’écosystème culturel.
Si Dolce & Gabbana conserve une forte visibilité médiatique, la maison apparaît aujourd’hui enfermée dans une temporalité parallèle, à rebours des attentes d’une industrie pourtant engagée dans une profonde remise en question.
Prada : le temps comme matière de création
À l’opposé, Prada a proposé une lecture beaucoup plus nuancée et introspective du vestiaire masculin. Sous la direction de Miuccia Prada et Raf Simons, la collection présentée à la Fondazione Prada s’est construite autour de silhouettes sobres, presque austères, volontairement perturbées par des détails dissonants : lacets colorés enroulés autour des bottines, manches effilochées, ceintures brisées, trenchs marqués par des plis profonds ou encore boutons de manchette inattendus.


Derrière une palette majoritairement sombre et structurée, quelques respirations chromatiques apparaissaient, notamment à travers des cols en U, préférés aux découpes classiques en V. Mais le cœur du propos résidait ailleurs : dans une réflexion sur la durée. Garder, réparer, transmettre. Porter des vêtements marqués par le temps comme on porterait une mémoire. Une position presque politique, en opposition frontale avec la logique d’accélération et d’obsolescence qui domine encore l’industrie.
Cette proposition n’a toutefois pas échappé à la controverse. La maigreur extrême des mannequins, accentuée par les coupes ajustées, a brouillé la réception du message. Là où Prada prônait la résistance à l’usure, l’image renvoyée a parfois été perçue comme une esthétique de la privation. Sur TikTok, certains internautes ont même parlé de « cosplay de la pauvreté », illustrant la manière dont les plateformes peuvent reconfigurer — voire détourner — le sens d’une intention créative.



La Fashion Week de Milan 2026 s’achève ainsi sur une impression contrastée. La disparition de Valentino Garavani rappelle l’importance du legs et de la continuité, mais les défilés ont surtout mis en lumière une difficulté persistante : aligner discours, images et responsabilités.
Entre provocations mal calibrées et intentions parfois contredites par leur mise en scène, Milan semble aujourd’hui à un carrefour. Comment honorer un passé prestigieux sans s’y enfermer ? Comment répondre aux exigences d’un présent qui ne se satisfait plus de symboles creux ?
La question reste ouverte : la mode italienne saura-t-elle avancer sans trébucher sur ses propres contradictions ?








